« Non à la nostalgie, oui à l’héritage », aujourd’hui notre devise trouve un écho particulier dans l’intérêt porté à notre histoire par les descendants de Rapatriés.
Victoria Lancar est étudiante en Master 2 de recherche en histoire à l’Université de Nice. Elle est petite-fille de pieds-noirs de la région d’Alger du côté de son père et de sa mère. Ses ancêtres venaient d’Espagne et d’Italie avant d’arriver en Algérie. Ayant grandi dans la culture pied-noire et étant sensible aux récits transmis par ses arrières-grands-parents et grands-parents, il lui tenait à cœur de consacrer ses travaux scientifiques à la terre natale de ses ancêtres. Ainsi, comme elle l’a partagé avec nous : « concilier l’histoire de l’Algérie française et l’histoire économique, qui suscitent un grand intérêt pour moi depuis le début de mes études, était une évidence ». Voici donc un résumé de son premier travail de recherche mené dans le cadre de son Master 1.
Un grand merci à Victoria pour ce partage !
Son mémoire de Master 1 qui fait l’objet de cet article s’intitule ainsi : Échanges commerciaux et économie coloniale : le commerce extérieur de l’Algérie française (1920-1956), réalisé sous la co-direction de M. Arnaud Bartolomei et de M. Majid Embarech (UCA, CMMC).
« Ce mémoire de recherche s’insère dans le champ de l’histoire économique et coloniale du XXe siècle. Mes recherches se positionnent dans la continuité des travaux menés par des historiens comme J. Marseille1 ou B. Etemad2 et des économistes tel que D. Cogneau3, qui se consacrant à l’économie de l’Empire français. Leurs questionnements s’articulent autour de « l’utilité des Empires » (Etemad, 2005), c’est à dire que ces chercheurs essaient de déceler si les colonies ont été bénéfiques ou non à l’économie française. L’historien J. Marseille qualifie l’Empire de « boulet » économique, car il a plus couté à l’Etat français que ce qu’il a enrichit. En revanche D. Cogneau avec son regard d’économiste, démontre que l’Empire a pu être profitable pour certains acteurs. Ainsi il qualifie l’Empire de « bon marché » notamment pour les entreprises privées qui parvenaient à s’enrichir de la situation coloniale, grâce à des politiques étatiques les favorisant (fiscalité avantageuse, achat de terres à bas coût et simplifié…).
Toutefois, peu d’ouvrages se consacrent spécifiquement à l’économie de l’Algérie coloniale, elle n’en fait jamais l’objet d’une analyse complète, hormis dans la thèse de l’historien D. Lefeuvre4 mais, qui quant à lui, se consacre davantage à l’industrialisation de l’Algérie et non à son commerce.
Une fois l’historiographie constituée et analysée, il a fallu me positionner par rapport à celle-ci afin d’en dégager une problématique nouvelle. Ainsi mon travail s’est orienté vers la problématique suivante : dans quelle mesure les transformations du commerce extérieur algérien entre les années 1920 et 1956 révèlent-elles le maintien, la recomposition ou l’érosion de la dépendance économique à l’égard de la métropole française ?
Mon plan a alors été structuré en trois parties, en premier lieu je me suis consacrée à la constitution d’un état de l’art, par l’étude des travaux consacrés à l’histoire économique, coloniale et de l’Algérie. Puis j’ai procédé à un recensement des sources commerciales disponibles et quelles ont été celles utilisées par les chercheurs se penchant sur des problématiques similaires à la mienne. Enfin j’ai procédé à l’analyse des sources que j’ai consulté aux Archives nationales d’outre-mer (ANOM) afin d’en tirer de nouvelles conclusions par rapport aux recherches publiées précédemment.
Pour mener à bien mon étude, je me suis rendue aux ANOM afin de consulter le fonds d’archives consacré à l’Office de promotion économique et touristique de l’Algérie coloniale (OFALAC, fonds 9O 8-12). Mais la nature des documents qu’il contenait étant très diversifiée, il était difficile pour moi de l’étudier, surtout que la grande majorité de ces documents étaient consacrés au tourisme et non à l’économie. Ainsi j’ai décidé de consulter un autre fonds d’archive portant sur la situation intérieure et extérieure du commerce en Algérie, composé des rapports mensuels de la sous-direction du commerce du Gouvernement général de l’Algérie, accompagnés de tableaux statistiques établis par les douanes portuaires des années 1954 à 1956 (81 F 2120 et 81 F 2121). Ce fonds n’avait jamais fait l’objet d’une recherche scientifique jusqu’à lors, ainsi il a constitué pour moi une véritable chance pour parvenir à ce que je souhaitais faire : savoir si l’Algérie a été bénéfique ou non pour la France de par l’étude de son commerce afin de déceler si, peu de temps avant son indépendance, cette dernière parvenait à se détacher de la métropole ou bien si elle demeurait sous sa perfusion pour se maintenir économiquement.
Les rapports émanant de la sous-direction du commerce du Gouvernement général de l’Algérie permettent de comparer le mois en cours avec le mois précédant, ou avec le même mois mais d’une autre année, permet de déceler les évolutions du commerce maritime. Cette dimension comparative s’est avérée importante pour replacer les données statistiques fournies par les douanes dans leur contexte historique. En effet, plus nous avançons dans la guerre d’indépendance, plus les importations de biens et denrées destinés à l’armée française augmente. De plus, nous pouvons constater que, tout au long de la période et même antérieurement, les exportations de l’Algérie sont principalement basées sur les denrées agricoles (vins, agrumes, etc.), ce qui en fait sa force sur le marché international, notamment vers le Royaume-Uni ou à destination de l’Union européenne des paiements (UEP). Toutefois ce commerce a concurrencé la production métropolitaine, ce qui a pu attirer le mécontentement des producteurs méridionaux. Enfin, la dernière grande tendance décelée est que les importations de l’Algérie provenaient essentiellement de France, ce qui témoigne de sa dépendance économique avec la métropole qui devait soutenir le commerce de sa colonie pour qu’elle puisse se maintenir. Ainsi, si nous déplaçons l’analyse du côté des entreprises, J. Marseille démontre que si l’espace colonial a pu servir de refuge ou de « béquille » pour les industries métropolitaines traditionnelles lors des crises, il est devenu, à partir des années 1950, un fardeau et un frein à la modernisation pour les secteurs les plus dynamiques de l’économie française, alors tournés vers le marché commun européen.
Pour conclure, mon étude du commerce extérieur de l’Algérie entre 1920 et 1956 permet de dresser le bilan d’un système économique en mutation, passant d’une exploitation coloniale classique à une situation de dépendance structurelle sous perfusion étatique. En confrontant l’historiographie aux données archivistiques, ce travail a permis de mettre en lumière la fin d’une rationalité impériale au profit d’un arbitrage politique et financier dicté par la modernisation de la Métropole. Ainsi, l’étude du commerce extérieur montre que l’Algérie n’était plus à la veille de son indépendance, un partenaire commercial viable pour le capitalisme privé français. Devenue un marché captif maintenu artificiellement par le contribuable métropolitain et les investissements étatiques, elle représentait une réelle impasse économique. De fait, cette recherche confirme que le divorce politique de 1962, bien que traumatique, s’inscrivait dans une rationalité économique certaine. Ainsi, l’indépendance de l’Algérie marque la fin du mythe de l’Empire colonial français bénéfique à la métropole laissant place à la réalité d’une économie nationale à construire sur les décombres d’un modèle colonial en déclin.
Dans la continuité de cette étude, mes futures recherches seront consacrées aux entreprises coloniales algériennes, notamment à la Société Hervey, Duhamel et Cie puis Compagnie agricole oranaise et Papeterie d’Aïn-el-Hadjar (ANOM, 21 APOM 1 à 80). Ce changement de focal me permettra de sortir de la macroéconomie pour me consacrer à l’histoire des entreprises commerciales et manufacturières en situation coloniale, permettant de comprendre davantage les phénomènes socio-économiques de l’Algérie française. »
1 Marseille Jacques, Empire colonial et capitalisme français. Histoire d’un divorce, Paris, Le Seuil, 2005.
2 Etemad Bouda, De l’utilité des empires. Colonisation et prospérité en Europe (XVIe-XXe siècle), Paris, Armand Colin, 2005.
3 Cogneau Denis, Un empire bon marché. Histoire et économie politique de la colonisation française (XIXe-XXIe siècle), Paris, Le Seuil, 2023.
4 Lefeuvre Daniel, Chère Algérie. La France et sa colonie (1930-1962), Paris, Flammarion, 2005.