Dans les pas de Pierre Loti

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Les fêtes de fin d’année approchent avec leur effervescence et leurs préparatifs de toute sorte… pour vous accompagner dans cette période de l’Avent, nous vous proposons quelques moments de détente grâce à la lecture d’extraits choisis du livre du regretté Georges-Pierre Hourant qui nous a quittés au printemps dernier. Né à Alger en 1939 (4ème génération de pieds-noirs), il fait ses études à Alger au Lycée Gautier, puis au Lycée Bugeaud, en Hypokhâgne et en Khâgne. Agrégé de Lettres Classiques, il sera professeur au Lycée Duveyrier à Blida, de 1960 à 1962. Il enseignera par la suite au Lycée de la Roche-sur-Yon jusqu’à sa retraite. Auteur de nombreux articles et conférences, il a publié chez nous « Ils ont tant aimé l’Algérie. Dix écrivains voyageurs à l’époque française », en 2003, ouvrage que nous souhaitions rééditer, une opportunité accueillie avec enthousiasme par l’auteur. Nous souhaitons ainsi lui rendre hommage en vous faisant découvrir cet ouvrage érudit qui évoque les périples de quelques célèbres écrivains voyageurs… ayant visité et tant aimé la terre algérienne…

Cette semaine, nous vous proposons de suivre le voyage en Algérie de Pierre Loti, suivi d’un extrait parmi les plus significatifs de ses textes algériens.

Pierre Loti (1850-1923).

« Oh ! Comme je me sens jeune dans cette Algérie… aussi jeune, aussi tenté d’aventures, avec la même ardeur de vivre et de jouir des belles choses du monde physique… » (Journal intime, 1878-1911).

On sait que Pierre Loti fut un grand voyageur, en tant qu’officier de marine surtout. Dans son enfance déjà, il était attiré par l’exotisme. C’est en Algérie que le porte son premier voyage, en 1869. Âgé de dix-neuf ans, il est aspirant sur le navire-école Jean Bart, et il fait escale à Mers el-Kébir, d’où une tartane le conduira à Oran, puis à Alger. Ce jeune romantique, lointain héritier de Chateaubriand, passait son temps à errer dans la campagne algérienne, parmi « les chamérops et les aloès », très sensible à la senteur de toutes les plantes. Il s’y rendra encore quatre fois en tant qu’officier de marine, entre 1880 et 1891.
À Alger, c’est au restaurant de la Pêcherie qu’il aime déjeuner avec des amis musulmans, avant d’errer dans les environs, où il découvre «un luxe de fleurs inconnu même à nos campagnes du midi de la France, de vrais tapis de lavande, de marguerites, de mauves roses, de glaïeuls rouges», et apprécie « la douce flânerie à l’ombre sous les arcades blanches ». Il aime aussi se promener dans la campagne « ombreuse et fleurie » autour de Bône, à la recherche des ruines d’Hippone et du tombeau de Saint-Augustin. Il y apprécie aussi « les spacieux boulevards, les correctes allées d’arbres, les alignements de belles maisons blanches ».

Trois ouvrages évoquent l’Algérie dans l’œuvre de Pierre Loti :
– Journal intime (1878-1911) : passim
– Suleïma (1882)
– Les Trois dames de la Casbah (1884)
Nous avons choisi « Les Trois dames de la casbah », récit dans lequel Pierre Loti met en scène trois dames arabes : dans la journée, la mère et ses deux filles, plongées dans les fumées de l’ambre et du kif, poursuivent en silence des rêves indécis….

Extrait :
Le soleil tombait d’en haut, glissant le long de toute cette blancheur des murs, s’éteignant par degrés, pour arriver, en lueur douce et diffuse, en bas, où la chaux mêlée d’indigo avait un rayonnement bleu. C’était comme une lumière azurée de feu de Bengale ou d’apothéose, qui tombait sur le sommeil des trois dames assises. Et, ainsi éclairées tout le jour, elles poursuivaient dans le silence leurs rêves indécis, aussi ténus que les fumées du kief.
En se cabrant comme des almées, elles appuyaient leurs têtes contre le marbre des colonnes, et relevaient au-dessus leurs beaux bras nus, ornés de bracelets d’argent, de corail et de turquoises. Le fauve de leurs bras ronds contrastait avec le rose artificiel et la pâleur peinte de leurs visages ; elles avaient l’air de figures de cire ayant un corps d’ambre ; leurs grands yeux, tout noyés dans du noir, se tenaient baissés avec une expression mystique. Leurs vestes et leurs babouches étaient dorées ; elles étaient toutes brillantes de vieux bijoux très lourds qui faisaient du bruit quand elles levaient leurs bras ; elles avaient au front des ferronnières d’argent.
Dans cette pénombre bleue, elles semblaient des êtres chimériques, des prêtresses accroupies dans un temple, des courtisanes sacrées dans un sanctuaire de Baal.
Ces trois femmes qui vivaient là, enfermées dans ces murs, bien haut dans la casbah, au milieu du vieux quartier mahométan, loin de l’Alger profané et souillé qu’habitent, près de la mer, les Roumis infidèles, paraissaient avoir conservé le mystère et l’inviolable des musulmanes d’autrefois.
Tout le jour ces trois dames s’ennuyaient dans leur vieille prison blanche.
Elles étaient peu parleuses. A peine échangeaient-elles d’un air nonchalant, quelques réflexions brèves. Deux ou trois sons gutturaux, – âpres comme le vent de la nuit au désert, – sortaient de leurs lèvres rouges ; et puis c’était fini, et, pendant plusieurs heures, elles ne disaient plus rien.
Parfois elles s’occupaient à presser des roses ou des fleurs d’oranger, pour composer des parfums. Elles fumaient aussi des narguilés, ou s’exerçaient à chanter, en jouant du tambour de basque et en battant de la tarbouka.
Elles étaient plongées dans une tristesse immense, dans un écœurement d’abruties, filles d’une race condamnée, subissant des choses fatales avec une résignation morne.

Les Trois Dames de la casbah (1884)

Ils ont tant aimé l’Algérie – Dix écrivains-voyageurs à l’époque française

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